C’est sans doute le premier grand musée français à s’être penché avec autant d’attention sur la place des créatrices dans ses collections… En 2009, sous le commissariat de Camille Morineau (qui a depuis prolongé sa démarche en fondant l’association AWARE), l’accrochage permanent du Centre Pompidou vit une véritable révolution : pendant près de deux ans, les cimaises du musée national d’Art moderne accueillent uniquement des œuvres créées par les femmes. Un choix fort, qui a suscité des polémiques et une véritable prise de conscience dont les ramifications sont encore visibles aujourd’hui – par exemple à travers des expositions récentes comme « Où sont les femmes ? » au palais des Beaux-Arts de Lille.
Que reste-t-il aujourd’hui au Centre Pompidou de cet accrochage fondateur ? Pour Christian Briend, conservateur en chef des collections d’art moderne, « cette exposition séminale a joué un grand rôle, un peu comme un électrochoc pour nous autres conservateurs ». « elles@centrepompidou » a en effet permis de (re)découvrir des artistes et des œuvres mal connues, peu étudiées ; d’attirer l’attention sur des manques et de repenser la manière d’accrocher les collections permanentes. « Ceux qui ont travaillé sur cette exposition ont été marqués et continuent de prêcher la bonne parole », insiste le conservateur. Concrètement, que cela a-t-il changé dans la façon dont le Centre Pompidou expose les créatrices ? Suivez le guide pour cette visite 100 % féminine à travers le nouvel accrochage permanent du musée.
Natalia Gontcharova, Pieds foulant le raisin, 1911
huile sur toile • 99,5 × 92,5 cm • Coll. Centre Pompidou, Mnam, Paris • © RMN-GP
La visite chronologique commence au cinquième étage, où se trouvent les collections d’art moderne allant de 1905 au tournant des années 1960–1970. Dès les premières salles, des noms de créatrices apparaissent, comme Maria Marc (1876–1955) et Gabriele Münter (1877–1962) dans la salle consacrée aux expressionnismes allemands. Un peu plus loin se trouve la salle 15, dédiée à Natalia Gontcharova (1881–1962) et son compagnon Mikhail Larionov. Six toiles de Gontcharova montrent l’audace de ses recherches picturales, à l’avant-garde de l’art russe des années 1910. Comme le souligne Christian Briend, l’accrochage permanent alterne entre des salles thématiques et des salles monographiques, où il était important de ne pas mettre en avant uniquement des hommes. Les femmes ne sont donc pas oubliées : ici Gontcharova, plus loin Sonia Delaunay (1885–1979) ou encore Roberta González (1909–1976).
Frida Kahlo, Le Cadre, 1938
huile sur aluminium • 28,5 × 20,7 cm • Coll. Centre Pompidou, Manm, Paris • © 2024 Banco de México Diego Rivera Frida Kahlo Museums Trust, Mexico, D.F. / Adagp, Paris
Direction ensuite la salle 23 pour saluer la seule œuvre de Frida Kahlo (1907–1954) conservée en France, un délicat autoportrait sur fond bleu dont le cadre rappelle les ex-voto mexicains. Le tableau est présenté dans une salle thématique dédiée au surréalisme – ce qui ne manque pas d’amuser lorsqu’on sait les rapports houleux qu’entretenait l’artiste avec Breton et les surréalistes. La présence de Kahlo illustre un choix d’accrochage important du musée, où le genre des artistes fait partie des critères de sélection : « On essaie d’avoir au moins une femme dans chaque salle thématique du niveau 5 », souligne Christian Briend. Même si le pari est difficile à tenir pour certains mouvements (le musée ne possède pas de femmes cubistes et très peu de créatrices fauves), il se vérifie néanmoins dans de nombreuses salles thématiques. Par exemple, dans l’espace consacré au mur d’André Breton, ce dernier est exposé en regard de toiles de la collection surréaliste du musée, dont une toile de Marcelle Loubchansky (1912–1988) acquise en 2022.
Marie Laurencin, Danseuse couchée, 1937
huile sur toile • 98 × 130 cm • Coll. Centre Pompidou, Mnam, Paris • © RMN-GP / Adagp, Paris 2024
Parfois, les grandes cases un peu rigides de l’histoire de l’art ne permettent pas de « ranger » certaines créatrices à l’œuvre singulière… Christian Briend évoque la démarche active du musée de créer des salles thématiques dont les sujets peuvent, justement, faire sortir les femmes des réserves. Par exemple la salle 22 est dédiée à l’exposition que le Petit Palais consacrait en 1937 aux maîtres de l’art indépendant : c’est là, aux côtés de Pablo Picasso, Georges Braque et Henri Laurens, que l’on peut admirer une grande Danseuse couchée (1937) de Marie Laurencin (1883–1956) et L’Enfant à la glace (1925) peint par Maria Blanchard (1881–1932).
Germaine Richier, L’Ouragane, entre 1948 et 1949
sculpture en bronze, épreuve d’artiste fondue par Susse Fondeur • 179 × 67 × 43 cm • Coll. Centre Pompidou, Mnam, Paris • © RMN-GP / © Adagp, Paris 2024
Autre choix fort du Centre Pompidou : lors de notre visite, l’intégralité des sculptures exposées dans l’allée centrale du cinquième étage était de la main de femmes. Germaine Richier (1902–1959), Marta Pan (1923–2008), Alicia Penalba (1913–1982), Marcia Hafif (1929–2018), Parvine Curie (née en 1936)… Des artistes renommées, plus ou moins connues du grand public, et dont les recherches plastiques très variées permettent à elles seules un large panorama de la sculpture moderne. Notre coup de cœur va à L’Ouragane de Richier (1948–1949), dont la silhouette massive, puissante et tranquille, attire l’œil depuis l’autre extrémité de la nef.
Nadia Kaabi Linke, Kula : Common Fuel, 2017
peinture et collage • 690 × 190 cm • Coll. Centre Pompidou, Mnam, Paris • © Adagp, Paris 2024
Direction ensuite le quatrième étage, où sont exposées les collections contemporaines du musée. L’œuvre de sept mètres de l’artiste tunisienne Nadia Kaabi-Linke (née en 1978), qui accueille le visiteur au pied de l’escalier, donne le ton : les femmes prennent leur place dans l’histoire de l’art. Là encore, les créatrices sont mises à l’honneur dans l’allée centrale, véritable fil rouge du parcours de visite et dans laquelle elles représentent la quasi-totalité des œuvres accrochées : ORLAN (née en 1947), Eva Hesse (1936–1970), Jenny Holzer (née en 1950), Rosemarie Trockel (née en 1952), Manal AlDowayan (née en 1973)… Dans cette belle sélection, il y a le terrible Bonjour Tristesse (1996) de Gloria Friedmann (née en 1950), une impressionnante dépouille de cheval suspendue au plafond. Un peu plus loin, l’accrochage présente face à face deux toiles lumineuses de Judit Reigl (1923–2020) et Shirley Goldfarb (1925–1980), qui se répondent dans un dialogue serein et vibrant.
Annette Messager, Les Piques, entre 1992 et 1993
acier, crayon de couleur et pastel sur papier, verre, tissu, bas nylon, ficelle, peluches • 250 × 800 × 425 cm • Coll. Centre Pompidou, Mnam, Paris • © RMN-GP / © Adagp, Paris 2024
Hormis l’allée centrale, les femmes se font plus discrètes dans les salles thématiques du 4e étage. Citons tout de même l’espace entièrement consacré à la terrible installation d’Annette Messager (née en 1943), Les Piques (1992–1993), où des peluches enfantines sont empalées sur des tiges. Un peu plus loin, une salle thématique dédiée à la couleur présente plusieurs créatrices, dont un grand Aurelie Nemours (1910–2005) composé d’une succession de carrés colorés.
Anna Eva Bergman, N°7–1952, entre 1952 et 1953
huile sur bois contreplaqué • 50,4 × 73 cm • Coll. Centre Pompidou, Mnam, Paris • © RMN-GP / © Anna-Eva Bergman / Adagp, Paris 2024
Redonner toute leur place aux créatrices dans l’histoire de l’art moderne et contemporain… « C’est maintenant une donnée permanente, insiste Christian Briend. On ne se posait pas du tout la question il y a 15 ans, ce qui peut sembler étonnant, mais les mentalités évoluent. » Cela passe par des choix d’accrochage à chaque renouvellement de l’exposition permanente, et par une campagne d’acquisition consciente, qui tente activement de combler les disparités et les manques dans les collections. Le conservateur cite, dans les acquisitions récentes, la Suissesse Verena Loewensberg (1912–19986) ou l’Italienne Regina Cassolo (1894–1974), qui a rejoint la salle thématique consacrée à l’abstraction italienne. À la suite de l’exposition « Elles font l’abstraction » en 2021, de nombreuses artistes sont aussi entrées dans les collections, comme Janet Sobel (1893–1968), Wook-kyung Choi (1940–1985) ou Vera Molnár (1924–2023). Tandis qu’un Anna-Eva Bergman (1909–1987), acquis en 2023, sera prochainement accroché.
Aujourd’hui, dans les salles d’exposition, 94 femmes sont exposées aux côtés de 355 hommes, soit presque un quart des artistes. Cette présence, qui s’est accrue avec les années, est le fruit d’une démarche consciente du Centre Pompidou : Christian Briend évoque l’implication des équipes – à commencer par l’attachée de conservation Nathalie Ernoult, très engagée sur ce sujet – afin d’identifier les lacunes dans les collections et de présenter des accrochages plus paritaires. Une démarche qui sera « bien entendu », précise-t-il, présente dans les choix d’expositions des collections au Grand Palais pendant la fermeture du Centre Pompidou entre 2025 et 2030.
Centre Georges Pompidou
Ouvert tous les jours sauf le mardi de 11 h à 22 h
Nocturne le jeudi jusqu’à 23 h (uniquement pour les expositions temporaires du niveau 6)
Place Georges Pompidou • 75004 Paris
www.centrepompidou.fr
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