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ÉVÉNEMENT

Dans la Grande Galerie du Louvre, une profusion de chefs-d’œuvre napolitains

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Publié le , mis à jour le
L’établissement parisien mêle ses trésors à ceux du musée de Capodimonte à Naples, fermé pour rénovation. Un parcours grisant qui bouscule la mythique Grande Galerie, cœur névralgique du Louvre, avec des toiles lumineuses signées Bellini, Masaccio, Raphaël, Titien et des œuvres ténébreuses de Caravage, Artemisia Gentileschi ou Jusepe de Ribera.
Parmesan, Portrait d’une jeune femme dite “Antea” (détail)
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Parmesan, Portrait d’une jeune femme dite “Antea” (détail), 1524-1527

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Huile sur toile • 138 x 86 cm • Coll. et © musée et Real Bosco de Capodimonte, Naples / Courtesy ministère de la Culture (MIC).

Vautré en plein air dans le plus simple appareil, le sexe caché par une petite feuille de vigne ridicule, Silène ivre offre sans pudeur sa chair grasse et son corps usé par l’alcool au regard du spectateur qu’il ignore superbement, accaparé par l’action d’un satyre en train de verser du vin dans sa coupe coquillage.

Non loin de là, Caïn commet l’irréparable et assassine Abel dans une scène homoérotique sulfureuse, où l’enchevêtrement des corps musclés en lutte joue avec les mouvements des drapés dans un cadrage très serré tout en contrastes. L’intensité dramatique de cet emploi singulier du clair-obscur atteint son paroxysme dans une scène biblique où, après l’avoir séduit et enivré, Judith décapite Holopherne, aidée de sa servante, les traits du visage figés dans une expression calme et déterminée encore plus glaçante, peut-être, que le sang versé venu souiller les draps.

Artemisia Gentileschi, Judith et Holopherne
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Artemisia Gentileschi, Judith et Holopherne, 1613

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Huile sur toile • 158,5 × 125,5 cm • Coll. et © musée et Real Bosco de Capodimonte, Naples / Courtesy ministère de la Culture (MIC).

Ébriété, obscénité, tragédie et ambivalence de la représentation de la violence : d’une puissance à couper le souffle, ces trois tableaux caravagesques, exécutés respectivement par Jusepe de Ribera, Lionello Spada et Artemisia Gentileschi à quelques années d’écart, au début du XVIIe siècle, sont venus faire trembler les cimaises de la Grande Galerie du Louvre. Le cœur historique de l’établissement parisien, entièrement dévolu à la peinture italienne, a chamboulé son accrochage pour exposer parmi d’autres chefs-d’œuvre les joyaux – 70 au total – prêtés par le musée de Capodimonte à Naples.

Une déferlante de trésors

Fermé pour travaux, l’ancien palais royal du XVIIIe siècle qui l’abrite possède une collection époustouflante, issue du fonds Farnèse que reçut en apanage Charles de Bourbon, fils de Philippe V d’Espagne et d’Élisabeth Farnèse, lorsqu’il fut placé à la tête du nouveau royaume de Naples en 1734. Le souverain décida alors de faire ériger une Reggia digne de ce prestigieux ensemble sur les hauteurs de Capodimonte.

« Le XVIIe siècle napolitain n’est pas le siècle de Caravage mais bien celui de Ribera. »

Stefano Causa

Le chantier long et complexe, pris dans les soubresauts de l’histoire, n’aboutit qu’un siècle plus tard, après avoir épuisé architectes, ingénieurs et vu chuter des rois, sans pour autant dévier de son projet initial, une imposante architecture sur trois niveaux réunissant les tableaux de Masaccio, Mantegna, Filippino Lippi, Raphaël, Pieter Bruegel, Greco, Parmesan, Bronzino, Bellini… Transformé en musée au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, Capodimonte accueille dans les années 1970 des expositions majeures mettant en lumière, entre autres, les grands maîtres de la Renaissance et l’école napolitaine longtemps délaissée au profit de l’art italien du nord de Rome.

À gauche : Lionello Spada, “Caïn et Abel” (1612-1614). À droite : Guido Reni, “Atalante et Hippomène” (1620–1625)
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À gauche : Lionello Spada, “Caïn et Abel” (1612-1614). À droite : Guido Reni, “Atalante et Hippomène” (1620–1625)

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Huiles sur toile • 178,5 x 118 cm ; 191 x 264 cm • Coll. et © musée et Real Bosco de Capodimonte, Naples / Courtesy ministère de la Culture (MIC).

Pour faire face à cette déferlante de trésors, le Louvre a donc vu les choses en grand. « Il fallait que cette rencontre ait autant de signification pour Capodimonte que pour le Louvre. Au lieu d’une présentation du type « les chefs-d’œuvre de », nous avons choisi d’intégrer ces derniers au sein de nos collections, mais surtout de montrer une tension entre une ligne classicisante et une autre plus réaliste. D’une situation assez simple – un musée prête à un autre –, nous avons fait quelque chose de plutôt expérimental. Certaines œuvres n’avaient jamais été décrochées », explique Sébastien Allard, directeur du département des peintures du Louvre.

Mais pas de panique, aucun Léonard de Vinci ni tableau phare du Louvre ne manque à l’appel. Les œuvres parties en réserve sont bichonnées, restaurées au besoin, dans le cadre d’un grand chantier des collections mené en parallèle. « L’idée était d’envisager un projet plus global qui sera utile à la rénovation de la Grande Galerie prévue à partir de la fin 2024 et échelonnée, par tranches, durant 2025. La Grande Galerie a été pensée dans une veine classicisante en fonction des penchants de Mazarin et de Louis XV pour Rome et Bologne. Des filons plus naturalistes, expressionnistes manquaient à la présentation et viennent rompre une vision trop unilatérale de la section italienne. Il s’agit de repenser l’accrochage, la narration de l’art italien ici au Louvre, selon un prisme plus international, plus européen, en prenant en considération les transferts artistiques. »

Jusepe de Ribera, L’Ivresse de Silène
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Jusepe de Ribera, L’Ivresse de Silène, vers 1626

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Huile sur toile • 185 × 229 cm • Coll. et © musée et Real Bosco de Capodimonte, Naples / Courtesy ministère de la Culture (MIC).

Jusepe de Ribera, l’auteur du Silène décadent déjà évoqué, en est l’une des incarnations les plus probantes. Formé entre Gênes, Parme et Rome, le peintre d’origine espagnole fréquente les caravagesques et s’installe en 1616 à Naples, où il demeure jusqu’à sa mort en 1652. Pour l’historien de l’art Stefano Causa, « le XVIIe siècle napolitain n’est pas le siècle de Caravage mais bien celui de Ribera » et « c’est par lui que les meilleurs maîtres napolitains (Aniello Falcone, Paolo Porpora, Mattia Preti, Micco Spadaro, Giuseppe Recco) retournent aux sources de Caravage ».

Un tourbillon pictural qui laisse bouche bée

Parmesan, Portrait d’une jeune femme dite « Antea »
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Parmesan, Portrait d’une jeune femme dite « Antea », 1524–1527

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Huile sur toile • 138 × 86 cm • Coll. et © musée et Real Bosco de Capodimonte, Naples / Courtesy ministère de la Culture (MIC).

Chacun pourra en juger dans la Grande Galerie où Ribera et Caravage, présent avec la Flagellation du Christ, huis clos sublime où les bourreaux émergeant de l’obscurité du décor entourent le corps du prophète éclairé par une lumière crue, se disputent la vedette. Ils sont talonnés par un génie du baroque italien, Luca Giordano, qui domina la scène napolitaine durant la seconde moitié du XVIIe siècle, avec une série de retables, avant de partir faire carrière à Venise et Florence, parfaite incarnation de la figure de l’artiste nomade.

Parmi les confrontations réjouissantes orchestrées dans la Grande Galerie, celle de la Danaé de Titien et du Sommeil d’Antiope de Corrège incarne à elle seule la sensualité absolue des nus de la Renaissance. Le Portrait de Baldassare Castiglione de Raphaël, appartenant au Louvre, semble plus vivant que jamais face aux portraits de Parmesan, celui, coloré et lumineux, de Galeazzo Sanvitale et l’Antea, magnifique jeune femme à l’hermine dont la délicatesse des traits tranche avec son regard noir déterminé. Quant à l’inquiétant Jeune homme de Rosso Fiorentino, venu de Capodimonte, il semble avoir trouvé dans l’Autoportrait avec un ami, autre tableau de Raphaël conservé au Louvre, le complice idéal de ses rêveries silencieuses. L’ensemble compose une remarquable galerie de portraits des années 1510–1540 entre Rome, Florence et Venise.

Giovanni Lanfranco, Marie-Madeleine élevée par des anges
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Giovanni Lanfranco, Marie-Madeleine élevée par des anges, vers 1616

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Huile sur toile • 109 × 78 cm • Coll. et © musée et Real Bosco de Capodimonte, Naples / Courtesy ministère de la Culture (MIC).

Autre prêt d’exception : la Transfiguration de Bellini est l’une des pièces maîtresses de Capodimonte, dont on ne se lasse pas d’observer les nombreux détails et le paysage savamment élaboré qui se déploie à perte de vue. Dans ce tourbillon pictural qui laisse bouche bée, certains tableaux imposent avec délicatesse et émotion leur présence de prime abord plus discrète. Il en est ainsi de la Sainte Agathe de Francesco Guarino, qui nous regarde l’air perdu, en protégeant son sein blessé, ou de l’étonnante Marie-Madeleine élevée par des anges, de Giovanni Lanfranco, artiste romain formé chez Carrache, où la jeune femme est portée dans les airs, paraissant fragile et minuscule dans ce vaste paysage traité avec virtuosité. Dans une peinture de Guido Reni tout aussi enlevée, d’une grâce infinie, Atalante et Hippomène, les deux amoureux de la mythologie grecque, sont à l’image d’un parcours qui cherche avant tout à faire vibrer la corde sensible du spectateur.

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Naples à Paris – Le Louvre invite le musée de Capodimonte

Du 7 juin 2023 au 8 janvier 2024

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