De Jacques-Louis David à César, de Georges Seurat à Louise Bourgeois, d’Henri Matisse à Ellsworth Kelly, en passant par Pierre Soulages, Daniel Buren, Bernard Buffet, Gina Pane… L’exposition « Souvenirs de jeunesse » revient sur deux siècles d’enseignement des Beaux-Arts de Paris, où sont passés plusieurs dizaines de milliers d’aspirants artistes.
Offrant quelques trouvailles singulières (et quantité de nus masculins), l’accrochage convoque plus de 260 œuvres et documents provenant des collections des Beaux-Arts de Paris et d’une trentaine de prêteurs. Entre prix, concours et vie d’atelier, c’est une plongée foisonnante au cœur de l’histoire de l’art et de la transmission entre maître et élève. Morceaux choisis parmi des noms passés à la postérité.
Jacques-Louis David, La Douleur, 1773
Pastel • 53,5 × 41 cm • © Beaux-Arts de Paris
Qu’il a souffert Jacques-Louis David (1748–1825) pour devenir artiste ! Cette Douleur à la pierre noire, rehaussée de pastel, paraît refléter son sentiment trouble au sein de l’Académie. Remarquée au concours de la tête d’expression de 1773, cette figure est une consolation après son deuxième échec, la même année, au prix de Rome – dont les lauréats accédaient à une bourse royale finançant leur séjour à l’Académie de France à Rome. Son premier échec en 1772, au bout des quatre mois de travail acharné, avait été tellement violent que David songea à mettre fin à ses jours. La quatrième tentative, en 1774, sera la bonne. Revenu de Rome, David ouvre son atelier où il institue, contrairement à l’enseignement de l’Académie, un rapport qui développe le talent personnel de l’élève. En 1793, David obtient la suppression de l’Académie royale de peinture et de sculpture, selon lui « dernier refuge de toutes les aristocraties. »
Anonyme, Portrait des élèves de l’atelier Paul Delaroche, 1835–1845
Huile sur toile • 133 × 143 cm • © CCO Paris Musées / Petit Palais, musée des Beaux-Arts de la Ville de Paris, PPP 900
Avant la réforme des Beaux-Arts de Paris en 1863, qui en assouplit les règles, les apprentis peintres partagent leur temps entre séances de copie au Louvre et des cours dans les incontournables ateliers privés. Celui dirigé par Paul Delaroche (1797–1856) depuis 1835, héritier d’Antoine-Jean Gros, est l’un des plus courus de Paris et une vraie pépinière pour les Beaux-Arts. En 1842, 18 % des admis sont passés par ce phalanstère artistique. Ce trombinoscope représente 45 figures, chacune d’une main différente, pour montrer la diversité des élèves. En partant de la gauche, au bord supérieur, on identifie l’orientaliste Jean-Louis Gérôme. S’y trouve aussi le peintre mondain Auguste Toulmouche, le paysagiste François Henri Nazon, ou l’irrévérencieux caricaturiste Cham.
Jean-François Millet, Saint Jean prêchant dans le désert, 1839
Huile sur toile • 32,5 × 40 cm • Beaux Arts de Paris
Admis à l’École des beaux-arts en 1837, sur les recommandations de Paul Delaroche, Jean-François Millet (1814–1875) n’a pas su à quel saint se vouer en tentant le prix de Rome dans les deux années qui suivirent – sans succès ! Le futur maître de Barbizon franchit toutefois la première étape du concours de 1839, avec le sujet tiré au sort de « la prédication de saint Jean-Baptiste ». Ici le traitement du paysage, sombre et tourmenté, témoigne de ses heures passées à copier Le Concert champêtre de Titien au Louvre. De cette période, son ami Alfred Sensier note « un peintre qui bégaye de belles choses ».
Gustave Moreau, La Mort, 1848
Huile sur toile • 32,4 × 40 cm • Paris, musée Gustave Moreau
À même pas 20 ans, il montrait déjà de sérieuses aptitudes pour le dessin. Gustave Moreau (1826–1898) est à bonne école dans l’atelier renommé de François-Édouard Picot, lui-même ayant appris avec Jacques-Louis David. Admis à l’École en 1847, Gustave Moreau reçoit des médailles d’encouragement pour ses compositions. Il tente aussi le concours du prix de Rome par deux fois. En 1848, le thème est la « mort de Démosthène », héros grec qui s’est empoisonné pour échapper à ses ennemis. Cette huile, faisant partie de ses exercices dans l’atelier de Picot, laisse planer le drame dans les couleurs. Pas suffisant, Moreau échoue au concours. Ce qui ne l’empêchera pas plus tard de devenir le pédagogue le plus apprécié de l’École !
Henri Matisse, Nu debout, 1892
Fusain sur papier • © Succession Henri Matisse
C’est sur les recommandations de William Bouguereau et de Gabriel Ferrier, dont il a fréquenté les ateliers, que Henri Matisse (1869–1954) se présente au concours d’entrée de l’École des beaux-arts en 1892. Mais son Homme nu debout au fusain ne satisfait pas le jury. Celui-ci, composé en majorité d’académiciens, n’a que peu goûté les libertés prises dans les proportions. Recalé, Matisse s’inscrit à l’École des arts décoratifs où il rencontrera Albert Marquet et Henri Manguin, acteurs du fauvisme dont il sera le chef de file. En 1893, Matisse finit par rejoindre l’atelier libre de Gustave Moreau aux Beaux-Arts. Il se plaît tellement dans l’établissement qu’il faut le pousser vers la sortie en 1900 : à 31 ans, Matisse avait dépassé la limite d’âge…
César Baldaccini, Esturgeon, 1954
Fer forgé et soudé • 81 × 340 × 58 cm • Paris, Centre Pompidou • © SBJ / Adagp, Paris
Pour repousser son service militaire obligatoire, César (1921–1998), après avoir fréquenté les Beaux-Arts de Marseille, réussit en 1943 le concours d’entrée à Paris. Il fréquentera à l’École tous les ateliers de sculpture durant la dizaine d’années passées rue Bonaparte. Sa scolarité est marquée par un renvoi en 1952 alors qu’il est Grand Massier des sculpteurs. En 1954, César est récompensé du prix des Trois Arts (collaboration entre élèves architectes, peintres et sculpteurs) pour cet esturgeon en métal de récupération soudé, destiné à orner temporairement une ville portuaire. Cette œuvre acquise par l’État signe la première reconnaissance du sculpteur, lequel revient en 1970 aux Beaux-Arts comme chef d’atelier.
Ellsworth Kelly, Nude, 1949
Huile sur toile • © Ellsworth Kelly Studio and Jack Shear © Allsworth Kelly Foundation
Mobilisé en 1943, l’Américain Ellsworth Kelly (1923–2015) est soldat dans la capitale en juin 1944. Il y revient en 1948 et s’inscrit aux Beaux-Arts. S’il fréquente assez peu les lieux, sa présence apparaît encore dans les registres en 1950–1951. Kelly y produit deux peintures dont ce nu féminin de 1949 qu’il a conservé et qui détonne sérieusement dans l’œuvre du futur maître de l’abstraction minimale. Aux Beaux-Arts, Kelly en profite pour s’essayer à la lithographie où l’on décèle sa recherche de formes élémentaires.
Gina Pane, Carnet « lavis-aquarelle », 1963
Aquarelle • © Gina Pane, Adagp, Paris, 2024 / photo. Archives Mannour / Courtesy Anne Marchand and Mennour, Paris
De 1960 à 1966, Gina Pane (1939–1990) fréquente l’atelier de Jean Souverbie, grand décorateur et professeur émérite des Beaux-Arts, puis d’Edmée Larnaudie, ancienne élève de Maurice Denis. Quelques carnets de 1963 témoignent de cet apprentissage, entre portrait au fusain ou au pastel, mais aussi études de paysages à l’aquarelle. Plusieurs pages montrent des agencements plus abstraits et sa quête du rapport à l’espace et à la couleur.
Souvenirs de jeunesse - Entrer aux Beaux-Arts de Paris 1780 - 1980
Du 16 octobre 2024 au 12 janvier 2025
Beaux-arts de Paris • 13 Quai Malaquais • 75006 Paris
www.beauxartsparis.fr
Vous aimerez aussi
Carnets d’exposition, hors-série, catalogues, albums, encyclopédies, anthologies, monographies d’artistes, beaux livres...
Visiter la boutiqueÀ lire aussi
QUIZ
ARTIPS Reconnaissez-vous ces chefs-d’œuvre de l’Antiquité ? _ re Testez vos connaissances et défiez vos amis !_
DOSSIER
TEST ! Ses chefs-d’œuvre, son histoire, ses plus belles salles… Tout pour préparer sa visite au musée du Louvre
Abonnés
LA CHRONIQUE DE NICOLAS BOURRIAUD
« Face aux galeries hors sol, aux Shein de l’art contemporain, les petites échoppes intelligentes ont une carte à jouer » en RW