Série – Les grands procès de l’art

Brancusi contre les États-Unis : l’incroyable procès qui a posé les bases juridiques de l’art moderne

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Si le génie de Constantin Brancusi n’est plus à démontrer aujourd’hui, il n’en a pas toujours été ainsi. L’artiste a même dû affronter la justice américaine pour prouver son talent ! En 1928, il se retrouve au cœur d’un procès retentissant, dont les conclusions vont bien au-delà de son œuvre, et pose les bases juridiques de l’art moderne. Tout l’été, chaque semaine, Beaux Arts revient sur ces procès historiques qui ont secoué le monde de la création.
Autoportrait dans l’atelier : Les Colonnes sans fin I à IV, Le Poisson (1930), Léda (1926)
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Autoportrait dans l’atelier : Les Colonnes sans fin I à IV, Le Poisson (1930), Léda (1926), vers 1934

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Négatif gélatino-argentique sur plaque de verre • 15 × 10cm • Coll. Centre Pompidou, musée national d’Art moderne, Paris • Photo Centre Pompidou, MNAM-CCI/Dist. GrandPalaisRmn - presse / Photo Philippe Migeat / © ADAGP, Paris 2024 / © Succession Brancusi

Qu’est-ce que l’art ? À quoi reconnaît-on une œuvre ? Ces questions ont agité le monde moderne dès la fin du XIXe siècle, lorsque le public a commencé à se trouver déstabilisé par la manière nouvelle des impressionnistes, par les couleurs saturées des fauves ou, plus tard, par les ready-made de Marcel Duchamp. Si le statut de l’œuvre d’art ne semblait jusque-là préoccuper que le microcosme artistique européen, c’est en 1928, une véritable déflagration qui se produit aux États-Unis.

Pour la première fois, la sphère judiciaire va décider de ce qu’est ou non une œuvre d’art ! Avec, au cœur de la tourmente, le sculpteur Constantin Brancusi (1876–1957). L’artiste n’est pourtant pas un inconnu lorsque l’affaire éclate. D’origine roumaine, né en 1876 dans la région de Gorj, il fréquente l’École des beaux-arts de Bucarest, où il apprend le dessin, avant de partir pour Paris en 1904. C’est dans le bouillonnement culturel de la capitale française qu’il affinera son style radical. Délaissant les crayons pour les outils de sculpteur, il se forme seul à la taille directe.

Une approche novatrice de la sculpture

Son ami Marcel Duchamp, qui fréquente les cercles influents de New York dans le courant des années 1910, décide même de lui faire conquérir les Amériques !

Entré dans l’atelier du monstre sacré Auguste Rodin en 1907 en tant que praticien, il y peaufine sa technique. Mais son style relève d’une approche de la sculpture totalement novatrice pour le début du XXe siècle : les formes sont simplifiées à l’extrême, les socles sont traités comme des œuvres. S’intégrant aisément aux avant-gardes européennes, « le plus parisien des artistes roumains », selon l’heureuse formule de Paul Morand, se rapproche des surréalistes, qui le considèrent un temps comme un des leurs. Son ami Marcel Duchamp, qui fréquente les cercles influents de New York dans le courant des années 1910, décide même de lui faire conquérir les Amériques !

L’avocat et collectionneur John Quinn avec Constantin Brancusi à Paris
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L’avocat et collectionneur John Quinn avec Constantin Brancusi à Paris, 1921

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Coll. New York Public Library, New York • © New York Public Library / © ADAGP, Paris 2024 / © Succession Brancusi

L’inventeur du ready-made s’est ainsi fait son agent auprès des collectionneurs américains. Les œuvres de Brancusi sont d’ailleurs déjà dans les collections d’Eugene Meyer Jr. ou encore de John Quinn, riche avocat et véritable mécène des avant-gardes. Les goûts de ce dernier, pour le moins éclectiques au début – Pierre Puvis de Chavannes, Édouard Manet, Camille Pissarro, Pablo Picasso, Henri Matisse ou encore le Douanier Rousseau – se portent sur des choix plus engagés après son passage à l’Armory Show de 1913.

Il y découvre les travaux de Constantin Brancusi, Roger de la Fresnaye, Gino Severini et Wyndham Lewis. Deux ans après le décès du collectionneur en 1924, une exposition rendant hommage à sa collection avant qu’elle ne soit dispersée aux enchères, met en avant les sculptures de Brancusi. C’est pour l’artiste le début des ennuis avec l’administration des douanes américaines.

Constantin Brancusi, L’Oiseau dans l’espace
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Constantin Brancusi, L’Oiseau dans l’espace, 1926

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Bronze poli sur socle en marbre et bois • 292,7 cm • Coll. Seattle museum of art, Seattle • © Seattle museum of art, Seattle / Photo Paul Macapa / © ADAGP, Paris 2024 / © Succession Brancusi

Clémente du temps de l’avocat, celle-ci refuse de reconnaître la qualité d’œuvres d’art à ses sculptures, dont certaines viennent d’arriver à New York en vue d’une présentation en galerie. Considérées comme des biens manufacturés, elles échappent au régime d’exemption de taxes accordé à l’art. Brancusi, en plein désarroi, se rebiffe contre cet état de fait, et fait appel de la décision.

Le monde culturel se mobilise

Marcel Duchamp, Brancusi et Tristan Tzara dans l’atelier de Brancusi
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Marcel Duchamp, Brancusi et Tristan Tzara dans l’atelier de Brancusi, 1921

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Épreuve gélatino- argentique • 11 × 17,1 cm • Coll. Centre Pompidou, musée national d’Art moderne, Paris • © ADAGP, Paris 2024 / © Succession Brancusi

Le procès débute le 21 octobre 1927 et est l’occasion aussi pour tous les soutiens de Brancusi de lui apporter une aide précieuse. Marcel Duchamp, à la manœuvre, va contacter son carnet d’adresses, dont Gertrude Vanderbilt Whitney, fondatrice du Whitney Museum of American Art, qui mettra ses avocats à disposition de la défense. Le monde culturel se mobilise, y compris pour témoigner.

Les échanges entre témoins des deux camps, les avocats et juges sont kafkaïens. Comme lorsqu’Edward Steichen, propriétaire de l’œuvre qui sert de pièce à conviction, L’Oiseau dans l’espace, bronze de 1925, subit les questions du juge Byron Waite :
« – Comment appelez-vous ceci ?
– J’utilise le même terme que le sculpteur : ‘oiseau’.
– Qu’est-ce qui vous fait l’appeler ‘oiseau’, ressemble-t-il à un oiseau pour vous ?
– Il ne ressemble pas à un oiseau, mais je le ressens comme un oiseau et il est défini par l’artiste comme un oiseau.
– Le seul fait qu’il l’ait appelé ‘oiseau’ en fait un oiseau pour vous ?
– Oui, votre Honneur.
– Si vous l’aperceviez dans la rue, vous ne songeriez pas à l’appeler ‘oiseau’, n’est-ce pas ?
– … »

Constantin Brancusi, L’Oiseau dans l’espace, bronze poli (1927)
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Constantin Brancusi, L’Oiseau dans l’espace, bronze poli (1927), Vers 1929

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Négatif verre au gélatino-bromure d’argent • 12 × 9 cm • Coll. Centre Pompidou, musée national d’Art moderne, Paris • © Centre Pompidou, MNAM-CCI, Dist. GrandPalaisRmn – presse / image MNAM-CCI / © ADAGP, Paris 2024 / © Succession Brancusi

Les témoignages produits en faveur de la thèse du gouvernement révèlent le fossé existant entre les tenants d’un art traditionnel, que d’aucuns qualifieraient de pompier, et les expérimentateurs. Thomas H. Jones, sculpteur américain académique, dans les minutes du procès, a déclaré qu’à son avis la pièce à conviction n°1 n’est ni une sculpture ni une œuvre d’art parce qu’elle est « trop abstraite, et constitue une perversion de la sculpture formelle » et qu’il ne croit pas « qu’elle possède les attributs de la beauté ». La querelle des Anciens et des Modernes livre ici sa version du XXe siècle.

Le 26 novembre 1928, le verdict

« Je considère qu’il ne s’agit ni d’une œuvre d’art ni d’une sculpture. »

L’autre sculpteur cité à comparaître se nomme Robert Ingersoll Aitken. Tout aussi académique que son confrère, il ne pense pas moins de la sculpture en bronze qu’il lui a été soumis de commenter. « Je considère qu’il ne s’agit ni d’une œuvre d’art ni d’une sculpture. » À lire un peu plus loin son interrogatoire par maître Lane, l’un des avocats de Brancusi, sa définition de l’art est pourtant limpide : « Au sens large, c’est une chose créée par l’Homme qui fait naître une réaction émotionnelle inhabituelle. » Ne serait-ce pas ce que l’on peut ressentir devant les formes épurées et polies de l’artiste roumain ?

Les sculptures de Brancusi parmi les toiles des artistes de la collection Quinn lors de la dispersion de celle-ci aux enchères
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Les sculptures de Brancusi parmi les toiles des artistes de la collection Quinn lors de la dispersion de celle-ci aux enchères, 1926

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Coll. New York Public Library, New York • © New York Public Library / © ADAGP, Paris 2024 / © Succession Brancusi

Le 26 novembre 1928, le jugement rendu est en faveur de l’artiste ! Edward Steichen résume dans sa biographie A Life in Photography : « À la fin du procès, le juge a conclu que ce n’était pas à l’administration de l’Oncle Sam de définir ce qui pouvait être ou non une œuvre d’art ; les douanes américaines devaient donc se soumettre à l’opinion de ceux dont la compétence en la matière avait été reconnue. »

L’histoire de l’art fera le reste : certains protagonistes sont tombés dans l’oubli, là où désormais les étoiles comme Brancusi brillent au firmament. Vingt-deux ans plus tard, les réticences des institutions muséales et organes officiels américains envers les avant-gardes sont encore bien vivaces. En 1950, la nouvelle génération d’artistes abstraits s’insurge contre le conservatisme du Metropolitan Museum of Art. Ces « irascibles » feront là encore bouger les mentalités.

Retrouvez dans l’Encyclo : Constantin Brancusi

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